Un resto cannibale clandestin à Paris

L’été dernier, un dimanche matin, je faisais tranquillement mes courses au marché de Belleville quand un vendeur à la sauvette m’interpelle, avec son petit caddie. Il me sort un morceau de poiscaille sous cellophane.

-Thon, thon! Pas cher! Trente euros! Il me dit.

-Trente euros pour un petit bout comme ça? C’est trop cher.

-Mais ça thon rouge, il me dit. Délicieux! Il ajoute.

J’adore le thon et j’aime pas les lois! Tenté, je prends le morceau de poisson et lui donne trois billets de dix.

-Vous avez quoi d’autre de rare? Je lui demande.

-Semaine prochaine, semaine prochaine, me dit le mec un peu flippé.

-Aileron de requin? Je me risque.

J’ai toujours voulu goûter l’aileron de requin. Il ne répond pas. Je lâche l’affaire. La semaine d’après à la même heure il était planté au même endroit. Je l’accoste à mon tour:

-Bonjour, merci pour le thon, c’était très bon! Qu’est ce que vous avez aujourd’hui?

-Encore thon rouge, il me répond.

Déçu, j’me barre. Il me rattrape, on cause un peu puis il se décide enfin à me lâcher le morceau:

-J’ai chien. Cuisse: cent euros.

J’en étais sûr! Je lui achète une cuisse. Aussitôt je me dirige vers chez moi, en stress d’avoir un bout de clebs dans mon sac et en même temps tout excité à l’idée de le cuisiner, de le bouffer, et même pourquoi pas d’en filer un peu à mon chat, juste pour voir sa réaction.

***

Mon chat a adoré, moi aussi. Avec des pommes de terre et une sauce au poivre c’est passé nickel. La semaine d’après je nous ai cuisiné de l’écureuil aux épinards, la suivante de l’aigle farci au cochon d’Inde, puis du renard à l’ananas… Jusqu’au jour où j’ai ressenti une certaine lassitude, alors même que je m’apprêtais à faire mijoter des couilles de chats de race. L’adrénaline n’était plus au rdv. Alors je suis retourné voir mon vendeur pour passer à l’étape suivante: la viande d’humain. Quand je lui ai demandé si il en vendait il a sursauté en me regardant avec des yeux grand ouverts. Après quelques secondes de réflexion il me demande de le suivre. Grosse montée d’adrénaline. C’est bon! Puis quelques rues plus loin, le mec se retourne vers moi et me dit:

-Si toi donner cent euros, je donne numéro secret. Toi appeler et dire « j’appelle pour la viande, de la part de Mins ». Restaurant clandestin.

-C’est pas dangereux?

-Non, si toi argent pas problème. C’est grand réseau à Paris de gens riches qui aiment manger choses interdites.

Je pars tirer cent dollars, je lui file, il me donne le numéro. Ca y est je re-kiffe! Je viens d’acheter au moins trois grosses montées d’adrénaline. La première en appelant le numéro que m’a filé Mins, la deuxième en entrant dans le lieu en question, la troisième en prenant ma première bouchée d’humain.

***

J’arrive chez moi, me cuisine un steak de castor que j’avais congelé, puis je m’installe dans le canapé, mon téléphone en main. Je suis tout excité et stressé à la fois. Je sens une adrénaline presque permanente, comme si je n’étais plus vraiment moi-même. Si dans cet endroit on bouffe des humains, il peut s’y passer n’importe quoi. Et vu le prix que m’ont coûté les cuisses de chien et de chat, j’ose pas imaginer le prix d’une jambe. Ça doit coûter un bras! Hahaha! Wouhouuu. Merde je crois que l’adrénaline me fait délirer. J’imagine le menu du resto… Marcel-au-poivre… Greg-au-riz… Bon stop, je me calme un peu là, ça va pas. J’appelle? J’appelle pas? C’est trop risqué et en même temps c’est le niveau de risque qui m’excite. Bon allez c’est parti. Je compose le numéro… ça sonne… Je flippe.

📞-Allo?

📞-Al… allo? Ou… oui bonjour. (Je ferme les yeux et reprends ma respiration) je m’appelle Xavier, j’appelle de la part de Mins, pour la viande.

📞-Vous le connaissez d’où Mins?

📞-Au marché de Bell…

📞-Ok, ok, c’est bon. Vous pouvez être à dix-huit heures au métro Tolbiac?

Ouf! Le rendez-vous est en public, ça me rassure.

📞-Oui d’accord.

📞-Prévoir argent liquide. Sortie principale.

📞-D’accord, j’y serai monsieur.

On raccroche. Quelques secondes plus tard, je reçois un texto du même numéro.

📱-J’ai un pantalon marron et une chemise blanche.

📱-Ok, je réponds.

Waou j’y crois pas, je l’ai fait. Bon tant que c’est en public je peux toujours faire marche arrière. Faut que je parle le plus possible avec lui avant d’arriver au resto. Allez, j’ai une heure pour être là-bas, j’essaye de finir mon steak de castor mais impossible, trop en stress. Je donne le reste à mon chat. Apparemment mon stress n’est pas communicatif, il en fait qu’une bouchée. Lui, il s’en fout que ça soit une espèce en voie de disparition, il bouffe ça comme si c’était du bœuf. Bon, peut-être que si on me l’avait pas dit j’aurais fait pareil.

***

Le métro arrive. Le stress monte encore. Le trajet me paraît interminable. Je prends mon portable et écrit au mec.

📱-Toujours ok pour 18h?

📱-Oui. Je suis là.

Ponctuel le mec. Plus que deux stations. J’essuie quelques gouttes sur mon front avec ma manche. Je regarde trois fois le plan de la ligne au dessus des portes alors que je sais très bien où on est. Zut, une quatrième fois. Je ne suis plus moi même, ne maîtrise plus vraiment mes gestes ni mes pensées. Plus qu’une station. Je regarde mon portable sans aucune raison, juste par réflexe. Deux gouttes apparaissent sur l’écran. Zut ça vient de mon front encore. Merci les manches longues, j’essuie tout ça et essaye de me concentrer sur ma respiration. Le métro arrive à Tolbiac, le lieu du rendez-vous. Je sors et me dirige vers la sortie principale. À peine les portes passées, j’aperçois le mec, habillé comme il m’avait dit, avec des lunettes noires. Je m’approche de lui en essayant d’arrêter de trembler. Je tremble quand même un peu. J’espère que ça se voit pas.

-Bonjour monsieur, c’est moi, Xavier.

-Bonjour. Moi c’est Milou. Suivez-moi!

On marche en parlant. Le mec est plutôt cool. Je me détends un peu.

-Alors c’est pas dangereux? Je demande.

-Non non. On est arrivé, c’est ici.

Quoi?? Mais c’est un simple traiteur! Comment c’est possible?! Je vais bouffer de l’humain aux yeux des passants? Bizarre. Je demande:

-Mais… mais… ça marche comment?

-Regarde, il te faut cette carte. Tu rentres dans restaurant, tu la montres discrètement au serveur, tu demandes si il reste du « bœuf du chef ». Et là il va te dire qu’il va vérifier dans la cuisine. Ensuite toi t’asseoir, mettre trois cent euros en liquide sous la nappe, manger, puis payer plat au prix normal en partant, comme si c’était bœuf.

-Ok, c’est simple alors! Je me rassure.

-Oui très simple, répond Milou.

-Et pour la carte? Ça marche comment?

-Cent euros pour la carte.

Je lui file ses cent euros, prend la carte. Le remercie. Il me salue et se barre. Voilà, je suis tout seul devant le resto. Au pire si je flippe trop sur le moment, je peux toujours ne pas montrer la carte et commander un plat classique. Allez j’y vais. J’entre.

-Bonjour.

-Bonjour monsieur. Sur place ou à emporter?

-Sur place.

-Vous pouvez vous asseoir.

Je m’assois, il m’apporte le menu. Je prends une bonne respiration et sors la carte de ma poche, lui montre:

-Il vous reste du boeuf du chef?

Il me reprend le menu, me fait un petit signe de tête pour me montrer qu’il a compris.

-Attendez je vais voir en cuisine.

Il revient avec le plat, le met au micro-onde. J’hallucine. Je vais manger de l’humain. Grosse montée d’adrénaline. Un œil à droite, un œil à gauche, personne me regarde, je glisse trois cent euros sous la nappe. Le plat arrive, j’ai les yeux rivés dessus. Je me sers un verre d’eau puis c’est parti. Première bouchée. J’ai du mal à sentir le goût tellement je suis en stress. Alors je respire par le nez en mangeant. Ca y est je sens le goût. Hmmm c’est bon. Quel kif. Je me sens puissant, hors la loi, cannibale en mission secrète… mon cerveau part dans tous les sens. Merde je me sens mal. Je reprend quelques bouchées. Je tremble, je sue. Je crois que je vais m’évanouir…

***

-Monsieur?

J’ouvre lentement les yeux. Tout est blanc.

-Monsieur?

Mais… je suis à l’hosto. Merde! Donc je me suis évanoui au final. Quel bordel! Bon faut que je réponde à l’infirmière.

-Bonjour.

-Ouf, ça fait plaisir de vous voir réagir. Vous vous sentez mieux?

-Oui… je crois.

-Nous avons fait des analyses de votre estomac pour voir si votre malaise était dû à quelque chose que vous auriez mangé, mais non, rien d’étrange.

-Mais… alors vous savez tout ce que j’ai mangé aujourd’hui?

-Exactement tout monsieur, le matériel de l’hôpital est très sophistiqué. Ce soir vous avez mangé du boeuf.

-Quoi?? Mais vous êtes sûre?

-Haha oui monsieur, la machine ne se trompe jamais. Surtout que le boeuf c’est quand même facile à détecter.

-Mais ce midi j’ai mangé du Cast…

-Du lapin monsieur.

-Ah bon???

-C’est sûr et certain! Monsieur voyons, vous ne savez pas ce que vous mangez? Elle me dit avec un grand sourire. Ça doit être l’émotion. Reposez-vous, je repasse vous voir bientôt.

Du lapin et du boeuf… j’y crois pas, ils se sont complètement foutu de ma gueule!! Les fils de chiens! Je peux même pas porter plainte… « allo monsieur l’agent, on m’a servi du boeuf à la place d’un steak d’humain » non ça le fait pas. Ces enculés m’ont entubé d’au moins mille euros en tout. Quel con! Je suis sur-vénère… j’essaye de me consoler en me disant que dans le fond, c’est les montées d’adrénaline que je voulais acheter plus que la viande en elle-même.

 

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